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#6: La grippe espagnole

#6: La grippe espagnole

Entretien avec Freddy Vinet

Un traumatisme refoulé ? La Grande grippe de 1918

Pandémie mondiale, la grippe espagnole a tué entre 50 et 100 millions de personnes. Sa mémoire est pourtant restée longtemps occultée. Après Pasteur, comment accepter l’impuissance de la médecine à sauver de jeunes vies alors qu’on croyait l’humanité délivrée des maladies infectieuses ?


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– À combien se monte le bilan des victimes de la grippe espagnole ?
 

Au départ, on parlait de vingt millions de morts. Les estimations actuelles tournent plutôt autour de cinquante millions. Certains sont allés jusqu’à cent millions. C’est considérable ! Nous avons beaucoup d’incertitudes sur les chiffres de territoires immenses comme la Chine, la Russie ou l’Empire ottoman, où les archives sont plus difficilement accessibles. En tout cas, cette épidémie a fait plus de victimes que la Première Guerre mondiale. 

 


– Pourtant, cet épisode reste peu connu. Comment l’expliquer ?
 

En 1918, la guerre occupait l’essentiel de l’espace médiatique. Les gens avaient d’autres préoccupations. Dans les pays belligérants, il y a aussi eu une volonté délibérée de ne pas trop en parler pour ne pas dévoiler son état de faiblesse à l’ennemi. Ensuite, la grippe n’a pas du tout été prise en considération dans la construction de la mémoire nationale. Par exemple, en France, on a valorisé les poilus, la bataille de Verdun, le rôle du maréchal Pétain ou de Clemenceau, etc. Mais il n’y a pas de monuments aux morts pour les victimes de la grippe espagnole. Même dans les familles cela ne s’est pas transmis. Ce sont d’ailleurs des recherches généalogiques qui m’ont conduit à creuser la question quand j’ai constaté qu’un grand-oncle était mort de la grippe espagnole et que personne n’en parlait jamais.

 


– La mémoire a été occultée ?
 

D’une certaine façon oui, et pour une autre raison. La grippe n’avait pas sa place dans l’idée qu’on se faisait à l’époque du progrès de la médecine. Nous sommes dans la construction du discours post-pasteurien. Grâce à l’asepsie, aux vaccins et aux progrès de l’hygiène, l’homme moderne n’a plus à craindre les maladies infectieuses qui restaient au XIXe siècle la principale cause de mortalité (typhus, rougeole, choléra, etc.). Les épidémies appartiennent au passé. Or, en 1918, les autorités politiques et médicales se sont trouvées démunies face à la grippe espagnole. Elles ont été incapables de la combattre et le bilan a été très lourd : deux cent  cinquante mille morts en France. Cela venait contrecarrer le discours officiel. Les élites médicales l’ont vécu comme un ratage immense. Elles n’ont pas tenu à ce que l’événement soit célébré. Il n’y a pas de héros pour un échec.

 

 


– La perspective a-t-elle changé depuis ?
 

Le retour s’est fait dans le milieu médical et scientifique après l’épisode du SIDA. On s’est rendu compte que le risque épidémique n’allait pas disparaître des sociétés contemporaines. La grippe espagnole pouvait trouver sa place dans l’histoire de la santé. Elle prenait du sens grâce à ce nouveau discours. Cela s’est confirmé au début du XXIe siècle avec les épisodes du SRAS, de la grippe aviaire, etc.

 


– L’arrivée de la Covid-19 semble susciter un regain d’intérêt…

Évidemment ! Je l’ai surtout constaté dans la première phase de l’épidémie. Nous avions encore peu d’informations sur ce virus, ses conséquences, son taux de mortalité… Alors nous avons essayé de nous raccrocher à des épisodes du passé. Comme les symptômes sont à peu près similaires (toux, fièvre, céphalée), les gens ont tout de suite fait l’amalgame, d’autant qu’il y avait aussi des complications pulmonaires. Néanmoins, le temps d’incubation de la grippe espagnole était beaucoup plus court. Et il ne semble y avoir eu ni agueusie ni perte d’odorat.

 


– Pourquoi parle-t-on de grippe « espagnole » ?
 

Cela vient de la presse. L’Espagne était restée en retrait de la Première Guerre mondiale. Par conséquent, les médias y travaillaient plus librement qu’ailleurs. Dès mai 1918, les journaux espagnols ont sorti des articles sur un gros pic de grippe à Madrid : le roi Alphonse XIII était atteint, plusieurs ministres, et on recensait déjà cent mille malades. Les journaux espagnols ont pris l’affaire à la légère. Ils se sont déchainés avec des caricatures, parlant de maladie à la mode. La difficulté, c’est que personne ne savait quand ni où cette épidémie avait commencé. Au début, on a parlé de grippe chinoise, de grippe allemande, de grippe argentine… On trouve aussi le terme de grippe des Flandres parce qu’elle serait apparue dans les troupes allemandes au moment de l’attaque de cette région. En juillet 1918, l’expression est stabilisée. Tout le monde parle de grippe espagnole.

 


-Mais alors d’où vient-elle ?
 

On a longtemps pensé aux États-Unis car des cas ont été identifiés là-bas dans des camps militaires dès le mois de mars 1918. Mais cela ne coïncide pas avec l’histoire des grippes précédentes qui venaient d’Asie par la Russie. En 1916-1917, la grippe des Annamites, a touché en France les travailleurs immigrés asiatiques par petites vagues très ciblées. C’étaient peut-être des épisodes précurseurs. Mais cela reste une hypothèse.

 


– En France, la maladie a sévi en plusieurs vagues…
 

Oui, la première phase, entre avril et juillet 1918, a fait beaucoup de malades et peu de décès. Du coup, les autorités ont longtemps estimé qu’il s’agissait d’une simple grippe qui ne nécessitait pas de mesures particulières. Le discours officiel a minimisé le danger. Cependant, dès le mois d’avril, l’armée a demandé des études bactériologiques très précises, à l’évidence inquiète de cette nouvelle maladie. La deuxième vague a commencé en août 1918, provoquant cette fois beaucoup de cas mortels. Lors du pic, la majorité des personnes décédées avaient entre quinze et trente-cinq ans. Pour les autorités, la prise de conscience a eu lieu à ce moment là. Les maires et les préfets se sont trouvés en première ligne pour prendre des mesures d’urgence. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient.

 


– Il s’agit d’une pandémie mondiale. Quels pays sont particulièrement touchés ?  

Aux États-Unis, on a recensé six cent mille morts, plus que les victimes américaines des deux guerres mondiales, des guerres de Corée et du Vietnam réunies ! La situation varie beaucoup selon les villes. À Philadelphie, le maintien d’une grande braderie a créé un foyer important. On savait que l’épidémie était là mais les autorités de la ville n’ont pas voulu la supprimer.

 


– Et ailleurs ?
 

En Océanie, la plupart des pays instaurent des quarantaines. Dans les ports, l’équipage d’un navire doit rester à bord une semaine avant de débarquer. Cela fonctionne jusqu’en janvier 1919, mais un bateau ne respecte pas la consigne et l’épidémie se répand en Australie, puis ailleurs. Par exemple, les îles Samoa sont desservies par un vapeur qui fait la liaison avec la Nouvelle-Zélande. À l’arrivée d’un bateau, l’officier de santé du port demande s’il y a des malades. Un jour, le commandant répond que non. C’est vrai au niveau réglementaire car la grippe ne fait pas partie de la liste. Mais il a tort au niveau sanitaire. Les grippés débarquent aux îles Fidji au milieu d’une population très peu habituée au virus. Cela fait des ravages. Dans les îles du Pacifique, on estime que le taux de décès est de 20 à 25%, principalement des jeunes adultes. Sur les îles Tonga, des villages entiers sont délaissés.

 


– Comment finit-on par identifier le virus ?
 

Le souvenir de la grippe espagnole s’est perpétré chez les professionnels de santé qui restent très marqués par cet épisode. De jeunes chercheurs britanniques se mobilisent. En 1933, ils parviennent à isoler le virus H1N1. Le premier vaccin apparaîtra aux États-Unis. Il sera commercialisé après la Seconde Guerre mondiale. Cela montre la nécessité de maintenir le souvenir des épidémies. Nos sociétés ont perdu la mémoire prophylactique. Il n’y a qu’à voir la difficulté que l’on a eu à instaurer les gestes barrières pour la Covid-19 ! Combien de personnes se lavent les mains systématiquement en revenant d’un lieu public ? Voyez aussi combien de personnes crachent dans la rue… C’était impensable il y a cinquante ans, quand les enfants étaient élevés avec le discours de prévention de la tuberculose. La Covid-19 nous rappelle que les maladies infectieuses n’ont pas disparu. Nous ne sommes pas invulnérables.

 

Propos recueillis par Priscille de Lassus

Freddy Vinet est professeur de géographie à l’université Montpellier III. En 2018, il a publié La Grande grippe, 1918, l’épidémie du siècle, aux éditions Vendémiaire.

 


À lire

La Grande grippe. 1918, La pire épidémie du siècle, Freddy Vinet, éditions Vendémiaire, 2018, 264 p., 22 €.

 


– Codex # 15, mai 2020 (en vente sur notre site)
 : Les maires et les préfets en première ligne.

En France, le gouvernement laisse les autorités locales gérer la crise sanitaire de la grippe espagnole qui cause 250 000 morts. Les députés obtiennent tardivement quelques concessions sur les médicaments et le personnel médical.

 

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